Entretien avec Jean-Paul Natali responsable des forums délibératifs à la Cité des Sciences de la Villette
 
 
 

Les forums délibératifs
 
 

    L’expérience menée à la Villette, et qui est aujourd’hui en suspens, s’inscrit dans la droite ligne des conférences de consensus qui furent, et sont toujours menées au Danemark, ou dans d’autres pays comme les Etats-Unis.

Naissance des rencontres délibératives

    Ces rencontres s’inscrivent dans une problématique qui a une quinzaine d’années. Le Danish Board of Technology se pose alors la question de savoir comment avoir directement l’avis des gens par rapport à des questions politiques ou de société susceptibles d’être débattus au parlement. En effet, certaines pratiques démocratiques sont propres à ce pays.

    Les pays latins axent la démocratie sur les rapports de pouvoir. Cela conduit la plupart du temps à une bipartition de la vie politique, et même à un affrontement où les gagnants l’emportent de quelques voix.

    Dans les pays d’éthique protestante, il existe une logique du consensus : l’intérêt public prime sur l’affrontement politique. Certes, nous ne sommes pas d’accord, mais en vue de l’action, nous allons parvenir à établir une " charte " qui permettra de nous entendre et d’agir ensemble. L’unanimité est privilégiée par rapport à la majorité. C’est donc une véritable communauté qui se met en place, avec sa propre éthique et ses propres règles, qui essaye de se fédérer.

    Ainsi, pour pallier à l’insuffisance des sondages (méconnaissance de la constitution du panel, questions par oui ou par non qui n’appellent pas le commentaire…), les Danois proposent de mettre en place des rencontres délibératives. Ces protocoles délibératifs existaient déjà dans le milieu clinique français. Ils introduisent cependant le rôle de facilitateur.
 

Déroulement d’une rencontre délibérative

Un débat mené par les citoyens
    Concrètement, on tire au sort dans la population un échantillon de 1000 personnes, auxquelles on envoie une invitation leur proposant de participer à une séance délibérative autour d’une question X. Parmi les réponses positives, on choisit un échantillon de 10 à 15 personnes (qui n’est cependant pas censé représenter exactement les catégories classiques qui seraient celles d’un panel de sondage).

    Durant un long week-end, on fait travailler le groupe sur des dossiers qui lui permettent alors de se rendre plus conscient des enjeux posés par la question. Cette séance préparatoire débouche sur la rédaction de questions qui sont ensuite soumises à des experts. Ceux-ci ont quelques mois pour préparer leurs réponses.

    Le jour de la conférence arrive. Elle a lieu en public. Lors de cette conférence, les citoyens de base ont la possibilité d’interroger les experts. Le lendemain matin, on précise et on approfondit les questions ; de plus, le public peut faire parvenir d’autres questions au gens du panel pour que celui-ci les pose aux experts. L’après-midi, le panel réalise un rapport (qui constituera d’ailleurs un magnifique document de vulgarisation).

    Insistons ici sur le rôle du facilitateur (ou modérateur). Celui-ci est à la fois animateur de groupe et négociateur à une table. Il n’est pas naïf sur le sujet débattu, amis ce n’est pas non plus un savant. Il doit savoir ne pas se mettre en avant. Tout repose sur lui, et en cela, il est présent à chaque étape de la rencontre. Comme son nom l’indique, il facilite tout : le travail, la communication (les prises de parole, les prises de pouvoir)… Cela reste un rôle difficile car le facilitateur doit être crédible sur tous les plans ; il travaille finalement sur le fond et sur la forme. " Il faut qu’il tienne la main des gens pour écrire mais sans écrire à leur place ".

    Les scientifiques ou experts peuvent réagir sur le rapport, mais ils ne peuvent le rectifier. Celui-ci sera alors envoyé au parlement, et ce toujours en amont des débats.
 

Echec des expériences menées en dehors du Danemark : l’exemple de la France
       La France a organisé en 1998 une " conférence citoyen " sur les OGM au Sénat. Mis ce n’était pas vraiment dans les cadres des expériences menées au Danemark La Sofres avait choisi les 15 personnes qui participeraient au débat (ce n’était donc pas un tirage au sort et les personnes n’étaient pas spécialement motivées). Le facilitateur était inexistant. Il y a bien eu conférence publique, mais l’entrée se faisait sur invitation. Toute la conférence se résumait à un grand show médiatique, dont l’impact fut modéré par le déroulement au même moment de la Coupe du monde de football. Enfin, six semaines plus tard, le Sénat a pris des décisions qui allaient à l’encontre des réflexions des citoyens.

    Dans beaucoup de pays, en dehors du contexte politique, les institutions qui ont une légitimité pour servir de cadre au développement de ces expériences sont les musées :  British Museum en Grande-Bretagne, la Villette en France ; bref, les grands centres de la recherche scientifique.

    Expérience qui semble très prometteuse sur le plan des rapports entre les  grandes institutions, les grands secteurs économiques et le public. L'Etat joue désormais un rôle autre que celui de directeur, il retrouve le rôle que lui avait donné la démocratie grecque, celui de médiateur entre les hommes politiques et les citoyens à l'intérieur de la polis. Il convient  de ne pas trop assimiler ses deux formes de participation des citoyens à la vie politique: les deux processus sont très différents. Cependant, l'appel au vote conscient de l'individu se retrouve dans les forums délibératifs comme sur le Pnyx.
 

L'expérience de la Villette

L'expérience virtuelle

    Certains ont dit qu'Internet était un moyen pour les gens de s'exprimer et qu'on pouvait créer une nouvelle forme de  démocratie directe, la démocratie "pousse bouton". A l'occasion des conférences citoyens sur les OGM qui se sont tenues à la Villette en 1998, la Cité a voulu créer et diffuser un site sur le même sujet. La Villette disposait d'une liste de diffusion et de forums. En comparant avec les protocoles de Usenet, on a créé un site de forum délibératif avec modération. Cette modération permet d'hybrider le forum et la diffusion. Par ailleurs, M. Nattalli a cherché à créer un atelier délibératif, c'est-dire  un chat en direct, dans lequel les gens peuvent entrer et sortir avec un mot de passe, ceux qui n'y ont pas accès puissent tout de même assister à ce qui se passe, que l'on puisse aller chercher des références dans les dossiers, que l'on puisse se donner RV, et il faut des structures collectives pour élaborer le rapport final.
    L'expérience fut ensuite renouvelée pour une nouvelle conférence citoyen sur les déchets nucléaires avec toujours autant de succès. Malhaureusement, faute de moyens, l'expérience s'est arrêtée en décembre 1999.

    Cependant, M. Nattalli pensait que n'utiliser qu'Internet était  insuffisant. D'ailleurs, la partie "dossiers" des futurs thèmes pour l'année 2000 devait être beaucoup plus étoffée. Il fallait surtout qu'il y ait à la fois des séances réelles et des séances entièrement virtuelles. Par exemple, pour les expositions temporaires mensuelles, il était prévu de faire des conférences délibératives. L'exposition aurait servi de cadre d'information préalable. Le panel aurait, quant à lui, été tiré au sort parmi les abonnés de la Cité. Parallèlement, sur le Net, bien avant que n'ait lieu l'exposition et surtout la conférence délibérative, un forum aurait été mis en place. Quant la conférence aurait eu lieu, on aurait pu assister en direct aux débats.
    Ce qui était intéressant, c'était de mettre en place des protocoles qui permettaient à tous, quelle que soit leur situaion géographique, d'assister aux conférences.

L'expérience concrète

   A l'occasion de la semaine de la Sciences en septembre 1999, la Villette a organisé une conférence sur le rapport entre l'homme et l'animal, et surtout l'expérimentation animale. Cela s'est fait en colaboration avec la population brestoise, qui chaque année organise des conférences scientifiques ("les entretiens de Brest"),  et un groupe "Science et ethique ou le devoir de parole" . Pendant un mois, le panel, composé essentiellement de semi-actifs (car toutes ces réunions prennent du temps!), a pu visiter les laboratoires de la FFSSa (Fédération Française pour la Sécurité Sanitaire), l'IFREMER, l'Académie de médecine de Paris, avec la rencontre d'un prix Nobel de médecine pour toute la partie documentation, et 7 experts européens lors de la conférence.
    Tout le monde était ravi, sauf les journalistes. En effet, il n'y avait plus de spectacle... Le débat n'était plus "médiatiquement correct" (Serge Halimi).
    Le rapport établi par la conférence est sur le site de la Cité des Sciences.

A propos du site

    Derrière le site, tout un dispositif de recherche avait été mis en place pour faire des statistiques. En février 2000, il y avait encore 1500 personnes qui le visitaient. Sur les mails, qui finalement confirment le lien, il y avait encore une communauté virtuelle de 250 à 280 personnes.
    Par ailleurs, le site a été un peu colonisé par les anti-OGM, ce qui a conduit à l'intervention du médiateur.

Ce qu'on peut tirer de cette expérience

    Finalement, ce qui est intéressant, c'est la diffusion des savoirs. Dans ce contexte, on peut alors évaluer les productions de la Villette. On fait évaluer par des spécialistes le contenu scientifique, le dispositif de médiation (dont M. Nattalli est spécialiste), la communication... Et ce corpus qui aura été établi sera soumis aux abonnés dans le cadre d'un forum délibératif. Les structures virtuelles seront collaboratives et délibératives.Les recherches sont alors beaucoup plus riches; surtout, cela recrée du lien. D'ailleus, dans l'expérience brestoise, deux des intervenant sont sur le point de se marier!
    L'atelier n'avait rien du chat: les réponses étaient très structurées, polies, soignées. Mais en même temps, c'était de l'oral écrit, c'est à dire une forme d'écrit plus libre. Ni d'affirmations péremptoires, ni de prise de bec. Au contraire, les participants, avant de délibérer, se parlaient de tout et de rien (quelle heure est-il au Canada? Comment allez-vous depuis la dernière fois?).
    Par contre, la discussion n'a pas été jusqu'à déboucher sur un rapport. En effet, cela nécessitait du temps: l'atelier aurait été ouvert 24h sur 24. Mais cela voulait dire deux facilitateurs à plein-temps. Le facilitateur devait être dans le débat en aidant de façon formelle (Vous avez l'air d'accord sur ce point. Alors êtes-vous d'accord pour telle formulation que  je vous propose ? Oui, alors cela pourrait constituer la première phrase de notre rapport... Il faut de plus chercher les références sur des lois que tout le monde n'a pas forcément sous la main...). Tout ce travail doit se faire tout en surveillant le contenu des propos pour pouvoir à tout moment interrompre la diffusion du site.
Le facilitateur donne le ton du débat. Il peut aussi participer lorsqu'il a un vécu qui peut intéresser les participants. Si le facilitateur a travaillé sur les rats, il peut expliquer le protocole de façon tout à fait descriptive mais qui alimente la réflexion.

    Ce sont donc des exoériences tout à fait intéressantes.
 

Sur les communautés virtuelles de scientifiques:

    Il existe bien sûr des forums de discussion réservés aux scientifiques. Ce qui a surtout changé avec l'arrivée d'Internet c'est la possibilité de mettre en ligne un article sans passer par les revues spécialisées et leur comités de lecture, les reviewers. Avant les reviewers examinaient scrupuleusement la qualité des articles qui leur étaient proposés, être publié dans telle ou telle revue c'était un gage de qualité du travail accompli en tant que chercheur. Maintenant il est très facile de mettre en ligne le moindre article produit, plus rien ne garantit la qualité du travail proposé et il n'y a plus la reconnaissance de la communauté que donnait la revue. Il est vrai qu'il y avait des jeux d'influence dans ces comités de lectures et que les choix n'étaient pas toujours juste, mais je crois qu'on perd quand même un filtre de qualité bien utile. Je ne sais pas, peut être que d'autres dispositifs vont devoir se mettre en place, c'est encore à faire en tout cas....
 
 

Le mot de la fin ? Conclusion de nos recherches

    La nature des liens communautaires qui se sont créés sur Internet est donc bien difficile à caractériser : est-ce en raison de la jeunesse du média, ou est-ce une de ses caractéristiques d'être extrêmement varié et de permettre toute sorte de liens ? Toujours est-il que se tisse sur la toile du "lien social" soit trop lâche, soit trop informe, sauf exception, pour constituer des communautés virtuelles qui aient la consistance des "communautés réelles". Il semblerait que seules les communautés virtuelles pouvant s'appuyer au delà d'Internet sur un support physique pour entretenir le lien tissé sur la toile, soient capable de faire exister un véritable lien communautaire sur Internet. Le processus d'émancipation des communautés virtuelles ( qui en sont encore à se nourir de la réalité) est à peine entamée.