Au Web, citoyens du monde !
Les communautés virtuelles fonctionnent comme des entités à part entière, motivées par le même intérêt ou le même but, et basée sur une interactivité. Elles constituent le regroupement de plusieurs entités (la notion de personne physique perdant peu à peu son sens) qui se retrouvent pour dialoguer sur la place. Elles sont presque la réplique d’un village, d’un quartier ou d’une rue, d’un immeuble ou d’une famille. La communauté virtuelle est une forme de redécouverte de la sociabilité et de la participation à la res publica: les décisions sont prises de manière collective : l’internaute a le sentiment d’être acteur.
Dès lors, ceux qui croyaient que le
Net était la chasse gardée des nouveaux marchands de la Netéconomie
ne sont pas au bout de leur surprise. Internet n’est pas qu’une affaire
de gros sous et de commerce électronique. La société
civile mondiale entend, elle aussi, faire résonner sa voix dans
le cyberespace.
Des moyens pour négocier
Le dialogue et l’information donnent plus de pouvoirs aux consommateurs
Sur le Web, l’information circule vite. Et les consommateurs sont prompts à ouvrir un site ou à poster un message dans un groupe de discussion pour se plaindre d’un des services et rallier d’autres mécontents. Jusqu’à constituer une association, comme ce fut le cas pour l’ADIM (Association des internautes mécontents, devenue association des internautes médiateurs), née sur les forums du fournisseur d’accès Wanadoo, et qui, en octobre 1998, appelait au boycottage de l’Internet pour obtenir de France Telecom une baisse des tarifs des communications locales. " Il est vrai qu’il existe une tendance au regroupement propre à Internet, reconnaît Joël d’Angio, chargé de mission sur le commerce électronique à la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Les internautes constituent spontanément des réseaux pour régler ensemble un problème commun et se différencient par leur réflexes de dialogue. Ils se plaignent à l’administration, la relancent plus facilement et, en parallèle, ouvrent un site de protestation. "
Ce type de site permet à tous de suivre l’affaire au jour le jour, tel un feuilleton. Avec des liens vers des articles de presse qui l’évoquent et, parfois, une liste de diffusion. A l’exemple de la Clean Clothes Campaign, initiative lancée il y a 10 ans aux Pays-Bas pour sensibiliser les consommateurs aux conditions dans lesquelles sont produits les vêtements et chaussures vendus par des multinationales. Qu’ont-ils obtenu ? La création d’un vaste réseau, mondial et très actif, répondent-ils. Et, au détour, l’essaimage de quelques sites personnels épinglant l’une ou l’autre des entreprises mises en cause.
Des " communautés virtuelles à
vocation commerciales " se sont également constituées, visant
à servir de levier d’un groupe d’individus identifiés, en
vue de développer des services et des produits pour satisfaire aux
besoins de cette communauté (http://www.communautes-virtuelles.com/).
Aujourd’hui, les sites d’achat fleurissent. Certains ont eu envie d’appliquer
le concept de communauté au commerce de particulier à particulier.
Ainsi, chez Epublik, "tout est transparent. Vendeurs et acheteurs déclinent
leur identité pour s’inscrire sur le site, et les échanges
ne peuvent se faire que sur un forum, à la vue de tous".
Les institutions " virtualisées "
Le réseau peut-il être une chance pour le débat démocratique ou bien un nouveau support de propagande ? Aux citoyens de prendre la parole sur le Web. Aux institutions de s’organiser pour leur répondre.
Sur les sites des institutions
administratives et politiques françaises, nombre d’initiatives prétendent
faire participer les citoyens à la chose publique à travers
des forums de discussion. Les débats menés dans ces agoras
électroniques portent sur les grands sujets de société,
des 35 heures à la réforme de l’administration. Malheureusement
les échanges – souvent de qualité – sont incomplets. En effet,
ces espaces de dialogue sont souvent désertés par les représentants
de l’Etat et laissent le citoyen face à lui-même.
L'agora virtuelle en question...Certes les sujets abordés par le forum de l'Assemblée nationale sont nombreux, variés et concernent directement la vie des internautes. Certes, le lieu est celui qui promet la "délibération virtuelle" la moins stérile: on est au plus près des lieux de décisions, qui pourraient être alimentés par le contenu des forums. L'idée est séduisante: derrière le graphisme élégant et attractif de la page Web en question se cacherait l'agora grecque enfin retrouvée.
De l'agora antique, le
site ne retient pourtant que le vide relatif de cet "espace de discussion".
Les contributions y sont peu nombreuses, rarement savantes et semblent
être peu écoutées. Du moins rien n'indique qu'elles
on été lues. Comme le disait avec humour un participant aux
forums de l'Assemblée nationale : " Messieurs les politiques,
veuillez animer votre lieu de discussion. On croit revoir France 3 le mercredi
après-midi". La communauté, si communauté il y
a, est bien virtuelle: son architecture est dessinée, on voit bien
quelle forme elle pourrait prendre, il ne lui reste plus qu'à se
réaliser...
...Une réponse possible: l'expérience de la Cité des SciencesDes conférences de consensus aux forums délibératifs.
Les conférences
de consensus sont nées au Danemark au début des années
1980. Elles visent à faire participer la société civile
aux débats publics qui concernent la vie de tous (OGM, biotechnologie)
et qui mettent pourtant traditionnellement en jeu les seuls spécialistes
et hommes politiques. Le principe consiste à sélectionner
un panel de citoyens (recrutés pour la diversité de leurs
opinions ou de leurs origines sociologiques) et de leur demander de mener
ensemble une réflexion sur un sujet précis avec l'aide d'experts
qu'ils auront vu délibérer. Après s'être mis
d'accord sur les questions à poser aux experts, les citoyens supposés
lambda rencontrent les experts, puis ils se concertent pour élaborer
un rapport de conclusion.
Les conférences de consensus, imitées avec un succès relatif dans bien des démocraties occidentales (Etats-Unis, France, Israël, Suisse, etc.) n'ont rien de virtuel. Sinon la mise en ligne de leur rapport de conclusion, elles n'utilisent généralement pas les moyens des technologies de l'information.
L'idée des forums délibératifs de la Villette était justement d'utiliser le media d'Internet pour exploiter le principe des conférences de consensus. Quatre forums (OGM, déchet nucléaires,sciences et citoyenneté, sciences de la cognition ) ont été crées sur le modèle réel des conférences de consensus. Les différents protocoles mis en oeuvre par le projet étaient les suivants :
Le projet mêlait les possibilités de débat en différé laissant la possibilité aux intervenants de mûrir et d'informer leur argumentation, et de discussions en directs pour les intervenants qui avaient fait acte de candidature et qui avaient été sélectionnés sur la qualité et la courtoisie de leurs messages. Jean-Paul Natali estime qu'en décembre 1999, 250 personnes étaient inscrites sur l'atelier délibératif et s'échangeaient régulièrement des messages: la qualité de certaines interventions étaient à la mesure de cette fréquentation, le forum fonctionnait bien...Abandonnée en décembre 1999 pour des raisons d'ordre budgétaire, cette expérience a prouvé que ce type de protocole fonctionnait très bien en France et ne demandait qu'a être étendu, approfondi, prolongé...
Selon Jean-Paul Natali,
la présence d'un facilitateur discret mais vigilant était
une des principales conditions à la production d'un débat
riche et informé. C'est ce qui expliquerait que le contenu du forum
se soit progressivement dégradé avec l'effacement du modèrateur,
c'est également ce qui permettrait de comprendre la qualité
surprenante de la discussion en directe, bien loin du bavardage généralement
stérile des chats. La solution idéale serait alors
de laisser ces discussions courir pendant un mois : Internet permetrait
alors à des spécialistes du monde entier de débattre
en direct et de nourrir leurs discussions de réflexion et de temps
d'information.
Entretien
avec Jean-Paul Natali,
responsable
des forums délibératifs de la Cité des Sciences.